LifeSong Sailing
La normalité pour notre Raphaël, qui vit à bord depuis ses trois jours, est tout autre que la plupart des enfants canadiens ou français… 

Pour lui, prendre sa collation en regardant les icebergs craquer est son quotidien. 

Ne pas avoir embarqué dans une voiture pendant plus de quatre mois ne lui manque pas.

Manger du poisson fraîchement pêché (espadon, requin, morue, truite, omble arctique) est son mêt préféré.

Regarder un phoque se faire dépecer ne le gêne pas; il comprend que c’est pour le manger.

Sauter dans l’annexe après la sieste pour aller à la pêche aux moules lui semble le plus beau réveil.

Regarder son papa faire l’entretien du moteur est son activité préférée. 

Apprendre à faire des roulades dans la mousse arctique est encore mieux que n’importe quel jouet.

Et voir des baleines souffler à quelques mètres du bateau lui semble moins exotique que de voir un chat!

Ses journées à bord, sont un peu différentes que s’il allait à la garderie… 

Pour Raphaël, une bonne journée « normale » commence par (aider à) faire des crêpes pour les équipiers qui cohabitent avec lui pour deux semaines. S’habiller rapidement pour pouvoir escalader l’échelle de la descente, mettre sa «pieuvre» (veste de flottaison) et, enfin, embarquer dans le «petit bateau» (annexe) et conduire le 15hp jusqu’à la côte! À terre, tout est merveilleux, les fleurs, les roches, les ruisseaux… Et c’est en enchaînant les «sauts de kangourou» d’une roche à l’autre, qu’il peut grimper juste assez haut pour prendre son goûter avec une vue sur l’infini. Des fois, Raphaël continue la randonnée dans le sac à dos ou regagne le bateau pour sa sieste dans son lit bercé naturellement par la mer.

 

Mais finalement, même avec cet horaire de vie atypique, comme la plupart des garçons de son âge, c’est une histoire d’amour avec les petites voitures. La collection complète se promène pour des courses toujours plus incroyables du cockpit à la cuisine. 

La plupart de nos équipiers se font prendre au jeu et retombent en enfance en faisant des «Vroum vroum» et des pistes de courses avec des coussins. 

Raphaël s’est beaucoup développé au court de notre saison grâce aux découvertes quotidiennes, aux multiples aventures, à la diversité de nos équipiers et à toutes ces heures privilégiées passées avec sa mère, son père et son Pierre. 

 

Là où je me suis vraiment rendu compte de son «décalage» par rapport au monde «normal» c’est lors de notre départ du Groenland en avion. Dans le bateau-navette qui nous amenait en une heure à l’aéroport, Raphaël n’a pas cessé de fixer les trois enfants groenlandais assis à côté de nous. Sans mot ni sourire, seulement à les observer sans bouger… C’est vrai qu’il n’a pas beaucoup vu d’enfants depuis quelques mois…

Mais finalement rendu à l’aéroport, les garçons (2 groenlandais, un danois et notre franco-canadien) se sont regroupés autour des petites voitures de Raphaël et, peu importe leurs langues, ils faisaient tous «vroum vroum» avec le sourire!

Ensuite, évidemment, prendre l’avion était excitant. Raphaël étant à son vingtième décollage, il adore et il n’a cessé de me dire «en haut, en haut!» durant le vol.

Nous avons ensuite gagné l’Islande pour une nuit et le lendemain avons rejoint l’aéroport international en autobus. Nous étions au premier rang pendant les 45 minutes de route, Raphaël m’a montré toutes les autos en disant leurs couleurs et à dit «GO» au chauffeur à chaque lumière verte. Je crois que les gens autour de nous ont pensé qu’il n’était jamais sorti de chez lui! Il voyait finalement des « vrais » voitures qui font de vrai «vroum vroum»!

À l’arrivée au Canada, Raphaël a découvert sa chambre d’enfant, son grand lit et une multitude de nouveaux jouets. Quelle émotion! 

Déjà pour moi, les différences d’ambiance entre Montréal et le Groenland étaient dures à assimiler… Simplement voir les feuilles des arbres vibrer sous le vent me semblait irréel et la vitesse de la vie tellement accélérée.

Pour Raphaël, le plus surprenant fût certainement de marcher sur de l’asphalte sans dénivelé, ni roches ou obstacles. Sa démarche bizarre, les jambes écartées ne pouvaient pas démentir sa surprise. C’est en le voyant si maladroit à faire une ligne droite que je me suis rendu compte qu’en fait cela fait des mois qu’il n’a que marché dans le bateau (qui bouge toujours un peu) ou sur terre où il n’existe pas de route ou d’espace nivelé. 

Mais comme les enfants se font à tout, en trois jours, sa drôle de démarche avait disparue. 

Donc finalement, que l’on vive sur un bateau ou à terre, en Polynésie ou au Groenland, en famille ou en équipage, un enfant s’adapte toujours et aime partage toujours sa joie de vivre avec ceux qui l’entoure.

Écrit par Emmanuelle Dumas, maman et seconde à bord de LifeSong

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Découvrez le Groenland à travers mon carnet de voyage

Toutes ces aquarelles ont été créées sur le moment avec la plupart du temps la vue que nous avions du pont de LifeSong.

Dès que j’ai revu la côte du Groenland et son mélange de mer, de montagnes, de glaciers et d’étendues vertes, l’inspiration m’est revenue.

Il faut croire que les paysages de palmiers et de sable de Polynésie et des Caraïbes me semblaient moins colorés que les panoramas arctiques…

Malgré les idées que l’on se fait du Grand Nord, les paysages Groenlandais sont riches en nuances et en couleurs. En été, le soleil de minuit offre une palette de couleurs douces et puissantes à la fois. On voit souvent l’horizon coloré de jaune, même en pleine journée. Faut-il encore oser le mettre sur papier…

On croit que les icebergs sont tout blancs voir avec un peu de bleu, mais ils sont en fait un mélange de gris, de turquoise, de vert, de bleu et même de transparent. Selon la lumière, ils scintillent comme des étoiles ou deviennent gris et menaçant.

C’était un beau de défi de capter cette lumière lorsque l’on passait à côté d’un de ses monstres de glaces. Quelques minutes seulement pour un croquis au crayon et pour enregistrer les informations d’ombres, de lumière et de couleurs.

 

Les couleurs du Groenland c’est aussi les villages aux maisons de bois bleu, jaune, vert, rouge et même rose. Une touche de gaieté pour les longues journées d’hiver et un plaisir pour les yeux lorsque l’on rencontre un minuscule village perché sur des rochers au détour d’un fjord.

Il me reste quelques pages blanches dans mon carnet de dessin… J’ai déjà hâte de le compléter lors de notre prochaine saison en Baie de Disko.

Vous rêvez de créer votre propre carnet de voyage sur les paysages arctiques? Consultez notre calendrier pour y voir les prochains départs!

L’odeur. Une simple odeur peut nous rappeler des milliers de souvenirs. C’est l’effet que cela m’a fait en arrivant au Groenland après 4 ans d’absence de cette terre que j’ai déjà un peu considérée comme mon chez-moi…

D’abord, il y a eu l’odeur de la mousse et de la terre dès qu’on s’est approché des côtes! J’ai tout de suite eu l’image des montagnes de la côte Est groenlandaise aux possibilités infinies. Les moments de détente, couchée dans la mousse, sous le soleil chaud des longues journées d’été. La diversité de petites mousses et lichens qui enrichissent cette terre rude. Les kilomètres à perte de vue de terrains sauvages où l’imagination d’un aventurier grimpe dans les nuages. Et cela m’a surtout rappelé cette ambiance groenlandaise que j’aime tant.

Ensuite il y a eu le débarquement à Nuuk et malgré que cette immense ville soit bien loin du calme de l’Est du Groenland, j’y ai retrouvé cette odeur de poisson et de phoque en décomposition. Une sensation qui peut paraître horrible au départ, mais c’est une odeur à laquelle on s’habitue. Une senteur qui m’a tout de suite rappelé « la maison ». Revoir les habitations de bois de toutes les couleurs, les visages souriants rougis par le soleil, les bateaux de pêche entassés dans le port et sentir cette fameuse odeur, m’a procuré un sentiment de bien-être instantané!

Quand on se rapproche d’un glacier ou même d’un iceberg, l’air change, se rafraîchit, le vent souffle légèrement pour nous apporter cette touche de fraicheur et de sel de mer.

Pour compléter cette redécouverte du Groenland, nous avons continué notre route à travers les fjords, les glaciers et les icebergs. Là, c’est l’odeur de l’air frais salé qui m’est apparue. Quand on se rapproche d’un glacier ou même d’un iceberg, l’air change, se rafraîchit, le vent souffle légèrement pour nous apporter cette touche de fraicheur et de sel de mer. Puis quelques fois, on entend les glaces qui nous parlent, qui craquent, qui tournent, qui fondent et qui grondent comme le tonnerre.

Voilà que nous sommes arrivés en baie de Disko, là où l’on trouve les plus gros icebergs de la région. Des monstres, des immeubles, des sculptures. La quantité d’icebergs par kilomètre carré est presque impossible, impensable. Aucune photo peut saisir cette immensité. Même face à face, elle reste difficile à saisir…

Ces dernières semaines au Groenland ont donc été pour moi un retour aux sources et un rappel que la nature est si belle, si fragile et si féroce à la fois.

Merci Kalaallit Nunaat de me faire vibrer depuis tant d’années. 

Depuis notre départ d’Halifax, nous avons navigué d’une surprise à l’autre! Contrairement à la Patagonie, à l’Antarctique et à la Polynésie, nous avons rencontré peu de marins ayant navigué la région. Nous avons donc vogué ces dernières semaines dans l’inconnu et la découverte avec une excitation d’enfant.

Tout le monde la sait, le Canada c’est très sauvage! Et bien, on confirme. Évidemment, étant un petit peu hors saison, cela aide à ne croiser personne ou presque…

La navigation en Nouvelle-Écosse est très intéressante; il y a de nombreux canaux, îles, villages minuscules et personnages curieux qui agrémentent la route. Nous avons essayé de comprendre des acadiens de Nouvelle-Écosse, parlé avec un homme qui hiverne seul sur une île fantôme, fait des feux sur des plages désertes et zigzagué entre les casiers de pêche au homard! On peut facilement passer des semaines à explorer les mouillages sauvages de l’île principale et de celle de Cap Breton!

Ensuite, il y a eu la traversée du Golfe du St-Laurent vers Gaspé et j’avoue que tout le monde a été un peu surpris à l’approche de Percé en voyant la quantité de neige qui restait encore dans les montagnes… On a même rêvé quelques instants que le centre de ski serait encore ouvert…

Une arrivée majestueuse avec ce contraste de neige et de roche, la vue du rocher percé, le doux soleil de printemps, une apparition de dauphins, les phoques qui se prélassent sur les bouts de glace restants et le clou du spectacle: un béluga qui joue avec le bateau pendant plus d’une heure!

On s’ancre dans la Baie de Gaspé où quelques glaces flottent encore. L’idée d’arriver à Gaspé, 11 ans après l’avoir quitté suite à mes études en Tourisme d’Aventure me rend surexcitée! Quel bonheur de revenir dans un endroit qui nous a tant touchés! 

J’avais évidemment « vendu » l’endroit à tous les équipiers leur certifiant que GASPÉ était L’Endroit de choix pour une escale! Nous n’avons pas été déçus… L’accueil reçu par la marina et toute la population côtoyée pendant notre séjour était exemplaire.

Nous avons quand même eu de petites frayeurs à cause des glaces qui ont soudainement attaqué le bateau à la fin du deuxième jour… On a donc dû bouger d’urgence dans la marina encore gelée… Une belle petite aventure en prévision du Groenland.

Nous avons quitté Gaspé à contre-coeur une semaine plus tard pour rejoindre Terre-Neuve. Après plusieurs heures de navigation, nous l’avons vu apparaître et cela m’a donné l’effet d’une arrivée Antarctique: un grand plateau blanc qui grossit doucement. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre de Terre-Neuve et j’ai été agréablement surprise d’y voir des montagnes dénudées et encore enneigés, des fjords profonds et sauvages et de microscopiques villages perdus. Les options de mouillages et de randonnées y sont nombreuses. Nous avions l’impression de nous retrouver en Patagonie!

Puis pourquoi ne pas faire un petit saut en territoire français?! Saint-Pierre et Miquelon sont des îles peu connues, souvent oubliées, mais aussi mythiques pour ceux qui en ont déjà entendu parler. Nous sommes également tombés sous le charme! 

À l’approche des îles, on découvre les grandes étendues désertes, les phares fiers dans la houle, l’île aux marins et ses maisons colorées et le village de St-Pierre étonnamment imposant par rapport au reste de l’île. On est accueilli comme des rois dans ce petit bout de France. Le premier voilier de l’année!

Nous avons donc été bien surpris de voir un autre voilier arriver le lendemain! D’autres «fous» de la voile: deux jeunes frères belges (18 et 21 ans) qui ont «modifié» leur trans-atlantique retour pour faire un petit crochet vers le Nord. C’est donc après 18 jours de mer depuis la Guadeloupe qu’ils sont arrivés sous le brouillard de St-Pierre sans chauffage et habillé de toutes leurs couches de vêtements! Belle rencontre.

L’escale fut courte à St-Pierre, mais juste assez longue pour tomber sous le charme des St-Pierrais et de ses îlots perdues aux charmes multiples.

On repart en se faisant demander de multiples fois quand allons-nous revenir… Notre navigation de nuit vers le Sud de Terre-Neuve fut tout aussi surprenante; nous y avons croisé nos premiers icebergs! Grâce aux cartes de glace, nous savions qu’ils étaient présents, mais c’est toujours irréel la première fois qu’on voit un de ces monstres blancs à quelques centaines de mètres du bateau dans la nuit noire… De St-Pierre à St-John’s nous avons dû en croiser une cinquantaine. Ils avaient tous l’air de dériver paisiblement comme si leur présence était des plus naturelles!

Notre navigation s’est clôturée dans le dense brouillard caractéristique de la région pour entrer dans l’étroit passage bordé de falaises de roches; seul accès au port coloré de St-John’s.

Heureux d’être à quai, on commence le rush des derniers préparatifs avant la grande traversée vers le Groenland!

À suivre…

C’est au dernier jour de mars que l’on a vu apparaitre New York à travers le brouillard. 

Après 4 jours de mer depuis les Bermudes et plusieurs semaines de navigation aux Caraïbes, la vue de « Big Apple » semblait irréelle. Les immeubles gigantesques ressemblait à des jouets,  comme si l’on avait empilés des legos sans limite et qu’une immense collection de voitures s’y promenaient toujours en rond.

Sous la pluie froide et le vent, nous avons tranquillement approché la ville et croisé la fameuse statue de la liberté toujours aussi fière à travers les nuages. Navigation épique!

On était le seul voilier de tout New York… Des extraterrestres arrivés de nul part. On a mouillé dans la Hudson River à la hauteur de Central Park. Au coeur de l’action et pourtant nous étions les seuls courageux sur l’eau. 

Le soleil est finalement arrivé en poisson d’avril comme pour nous narguer de notre dure navigation de la veille. La ville fourmillait de gens qui voulaient profiter des premiers rayons du printemps. 

Après plusieurs mois dans des régions où aucun édifice de plus de trois étages n’existe, nous étions sous le choc au coeur de Times Square et de Manhattan. L’impression d’être dans un monde de fourmis où chacun sait le chemin à suivre.

Après cette surprenant redécouverte de New York, LifeSong a continué sa route vers le Nord: Boston, Portsmouth, puis Halifax.

Le départ de New York était tout aussi épique que l’arrivée avec le passage sous 19 ponts immenses. À chacun, on doute quand même: «Est-ce que le mât passe vraiment ?!» 

Dans notre guide nautique de la côte Est américaine, il indique que la plupart des mouillages sont presque inaccessibles vu la quantité de bateaux qui veulent y mouiller… 

Des 16 jours que nous avons pris pour joindre New-York à Halifax, nous n’avons croisé qu’un seul autre «fou» en voilier! Les mouillages étaient donc toujours déserts et quelques villages donnaient même l’impression d’être abandonnés comme aucune des immenses villas de vacance étaient habitées.

La côte américaine était donc magnifique pour naviguer parsemée de maisons immensément grandes, de phares isolés, de plages désertes et de villages charmants.

 

La traversée de Portsmouth à Yartmouth, Canada (200 miles) fût longue dans le brouillard dense et la fine pluie gelée, mais les conditions nous ont obligées à prendre cette fenêtre. L’arrivée à Yarmouth était presque plus surprenante que celle de New York. 

Les nombreuses maisons sur la côte américaine étaient toutes magnifiques, immenses et bien entretenues. Quant à notre arrivée en Nouvelle-Écosse, le bord de l’eau était parsemé de cabanes soufflées par le vent, de maisons mobiles et même de roulottes! Quelle différence à seulement quelques miles d’écart! 

Le reste de la Nouvelle-Écosse est merveilleusement sauvages et respire la nature! Quel bonheur!

LifeSong continue maintenant sa route vers le Groenland, les surprises seront encore certainement nombreuses! 

À suivre…

 

Je suis tombée en amour avec le Groenland à l’hiver 2011 lors d’un voyage de ski et de raquette dont j’étais la guide. 

Voici les détails de cette histoire d’amour…

On survole les fjords encombrés de banquises et d’icebergs en hélicoptère avant d’atterrir dans le village qui dort sous un épais manteau neigeux. 

On distingue tout de même les couleurs multiples des maisons de bois colorés. Aucun bruit de voiture. Seul le souffle du vent qui fait rougir mes joues. On cherche une maison verte à travers ce labyrinthe de rues étroites et sans nom. Un chien à moitié enseveli dans la neige se met à japper à notre passage ce qui provoque le hurlement de centaines d’autres chiens. On découvre alors la musique locale.

Sans vous raconter toutes les péripéties de ces deux mois et demi d’expéditions en montagne (sinon vous en auriez pour la nuit), voici quelques moments qui font encore vibrer mon esprit. 

Toutes les nuits où les aurores boréales semblent danser sur le son d’un orchestre symphonique. Les Inuits souriants, drôles, surprenants avec qui nous tissons au fil du temps une amitié partagée.  Les chiens et les chiots qui sont les plus heureux du monde à traverser le pays en traineaux. Les icebergs immenses comme des chefs d’oeuvre d’architecture qui trouvent leur chemin à travers les nombreux fjords gelés. Sans oublier le Piteraq (vents catabatiques pouvant atteindre 200 km/h) sous la tente au milieu d’un glacier, l’avalanche qui m’a emportée sur 1000 mètres et l’intoxication de la nourriture au gaz blanc. Je tiens à souligner que les trois derniers faits se sont produits lors d’une expédition sans voyageurs, donc pas de panique.

Par le hublot de l’avion, je regardais défiler les montagnes blanches qui devenaient de plus en plus petites et j’étais convaincue que j’y reviendrais.

Mon voeu a vite été exaucé car j’y suis retournée 6 fois par la suite. J’ai donc pu découvrir la magie de l’été Groenlandais (guide lors d’expéditions de kayak de mer et de randonnée)… 

L’eau translucide qui, tel un miroir, reflète parfaitement les montagnes et les glaciers. Les fleurs abondantes qui transforment les paysages en aquarelle. Les baleines gracieuses qui surprennent au détour d’un iceberg. Les multiples phoques qui nourrissent tous les jours les villages inuits. Les renards arctiques aux yeux doux qui se baladent sans peur. L’approche des glaciers qui craquent en kayak de mer. Les randonnées sans limite dans des montagnes sans sentiers. L’impression d’être seul au monde. Et le jour qui ne se couche jamais dévoilant pendant des heures des couleurs pastels.

Vous l’avez deviné, le Groenland et ses couleurs est dans mon coeur et ma tête. Comme un enfant qui attend la première tempête de neige, je trépigne d’y retourner à l’été 2019 et j’espère pouvoir partager ma joie et ma passion avec ceux qui se sentent interpellés par mes mots.

Imara.

Article écrit par Emmanuelle Dumas, seconde et guide à bord du voilier LifeSong

Histoire et aquarelles d’Emmanuelle, seconde sur LifeSong.
« Terre en vue, mon Capitaine! » cria la chienne du haut du mât.

Après des semaines de navigation tumultueuse dans les eaux de l’Atlantique Nord, Fanette l’Affreuse et le capitaine Christophe le Téméraire atteignirent finalement la terre de glace, le Groenland.

La légende d’un trésor enfoui dans un des profonds fjords de l’est de l’île avait amené nos amis à braver vents et marées.

Maintenant, ils étaient près du but.

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À peine s’étaient-ils approché des premières îles que Fanette aperçut une drôle de bête à l’horizon. Elle se précipita à l’avant du bateau pour voir de plus près.

À sa grande surprise, ce n’était pas une bête, mais un homme flottant dans une embarcation bizarre.

Après un échange de mots et de gestes, le Capitaine comprit que c’était un Inuit nommé Ikasak venu en kayak du village de Kusuluk un peu plus au nord. Il leur proposa de le suivre jusqu’à chez lui.

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Quelle surprise pour la Fanette d’y découvrir un village de maisons de bois multicolores. Elle qui croyait que les Inuits vivaient dans des igloos!

Voyant la curiosité de la chienne, Ikasak lui explique qu’en quelques années les choses ont bien changé dans leur mode de vie. Ils ont laissé leurs maisons de tourbe et de roches pour le confort des maisons de bois scandinaves.

Ils chassent maintenant les phoques et les baleines en bateau à moteur plutôt qu’en kayak. Ikasak, qui a toujours adoré le kayak, conserve précieusement celui de son grand-père, construit de bois, d’os et de peaux de phoques.

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À peine débarquée au village, la Fanette se fit offrir une montagne de poissons frais! Elle les dévora avec appétit, tout en écoutant d’une oreille la conversation de Christophe et d’Ikasak à propos du trésor. Quelle chance, Ikasak a déjà entendu parler du trésor caché au fond d’un fjord au nord-est de Kusuluk! Il offrit une carte au Capitaine et le conseilla sur le chemin à prendre pour s’y rendre.

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Dans l’excitation de l’approche du trésor, nos deux amis remontèrent vite à bord pour lever l’ancre. Fanette ne lâchait plus la carte des pattes, puisqu’elle était responsable de la navigation.

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En cherchant l’embouchure du fjord à la longue vue, elle découvrit à son grand désespoir un horizon bloqué de glaces et d’icebergs gigantesques. Malgré les dangers, leurs désirs de découvrir le trésor les fit continuer.

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Ils zigzaguaient depuis quelque temps entre les glaces à la recherche d’un passage quand tout à coup, la Fanette vit un immense dos noir émerger de l’eau. Elle n’avait jamais vu d’aussi gros poisson!

« Ce n’est pas un poisson Fafa, dit le Capitaine, c’est une baleine à bosse! Regarde, sur sa peau et sa queue on voit de petites bosses blanches. Ce sont des coquillages qui se fixent à elle. C’est pour cela qu’on l’appelle baleine à bosse.»

La Fanette n’en croyait pas ses oreilles!

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Le spectacle était trop beau et au travers de ce labyrinthe de glaces, ils suivirent leur nouvelle amie qui semblait leur montrer le chemin.

Ils arrivèrent à la côte sans difficulté et la baleine repartit aussi mystérieusement qu’elle était apparue.

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À partir d’ici, ils devront continuer à pied vers le glacier. Enfin, Fanette était heureuse de courir sur la terre ferme! Elle monta une colline et de là, elle n’en crut pas son museau, il y avait une autre bête qui ressemblait drôlement à un chien, mais tout mince et d’une bien étrange couleur.

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Elle prit son courage à deux pattes et alla à la rencontre de la bête. Après la surprise de voir une inconnue, le renard se laissa apprivoiser par cet animal à drôles de rayures.

-Tu as une drôle de couleur pour un renard…  lui dit la Fanette

-C’est parce que je suis un renard arctique, l’hiver je suis tout blanc pour me camoufler dans la neige et l’été, je deviens gris-brun pour me fondre à la terre et aux roches.

-Tu as toujours vécu ici? Connais-tu le trésor caché au fond de ce fjord?

-J’en ai entendu parler, mais jamais personne ne l’a trouvé. Je peux vous amener au pied du glacier si vous voulez.

-On te suit, s’empresse de dire la Fanette.

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Arrivée au pied du glacier, la Fanette était très impressionnée de l’immensité du glacier et du bleu profond des nombreuses crevasses. À peine avait-elle eu le temps de remercier le renard de les avoir amené jusque là que déjà Christophe lui attacha son harnais et la relia à lui par une longue corde. Si jamais il y avait une chute, cette corde était leur seul espoir de survie. Ils partirent immédiatement sûrs d’atteindre le col avant la nuit.

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Le capitaine cria soudainement : « FANETTEEEEEEEEeeeeeeeee!!!!! »

Puis, la corde les reliait la tira violemment vers l’arrière. Christophe tombait dans une profonde crevasse! Fanette n’avait pas le choix, elle devait rapidement arrêter sa chute. De toutes ses forces et toutes griffes dehors, elle ralentit tranquillement la chute jusqu’à l’arrêt complet.

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Quelle peur d’avoir pu perdre son meilleur ami! La catastrophe n’était pourtant pas encore terminée, Christophe devait réussir à sortir de là. Fanette savait qu’il lui faisait confiance, elle reprit donc rapidement son souffle et commença à le tirer hors du trou. Un petit pas après l’autre, l’espoir est revenu. Au fil des efforts, elle voit réapparaître le piolet, puis le chapeau et finalement le sourire de son maître.

« Bravo Fanette! Merci Fanette! » le remercia le capitaine avec mille câlins.

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À peine l’émotion passée que nos deux aventuriers reprirent la route vers le trésor.

« Nous sommes si près du but! » lui assura Christophe.

Pourtant, le but n’avait jamais semblé si loin, pour les pattes de Fanette qui, sous l’effort, devinrent toutes meurtries.

Après plusieurs heures de marche complexe aux travers des crevasses, enfin, ils arrivèrent au col. La Fanette crut rêver lorsqu’elle aperçut la vue de l’autre côté de la crête. C’était si beau qu’elle sembla avoir cessé de respirer, elle se sentit flotter, inondée d’un bonheur sans nom.

« Fanette dépêche toi, on doit trouver le trésor avant la tombée du jour! » Aux mots du Capitaine, la chienne descendit d’un coup de son petit nuage sur les mots du capitaine et se remit rapidement au travail.livre-fanette-suite-2-2

Ils cherchèrent sans relâche le trésor, un indice, le moindre signe particulier, mais le soleil touchait l’horizon et ils restaient les mains vides. Le Capitaine s’assit sur une roche, se mit à pleurer en disant qu’ils avaient perdu leurs temps et risqué leurs vies pour rien. La Fanette se sentit impuissante devant la déception de son ami.

Le soleil continua sa chute sous l’horizon et colora le ciel, la mer et les glaciers de rose, d’orange et de mauve. À cette latitude et  à cette période de l’année, les couchers de soleil duraient des heures. C’était un spectacle magnifique.

La Fanette s’approcha de son tendre maître qui pleurait toujours la tête entre les mains, elle lui donna un petit coup de museau sous le menton pour qu’il regarde un peu le paysage spectaculaire devant eux. Elle lui mit une patte sur la cuisse pour lui faire comprendre que le trésor, il était là devant leurs yeux. Leur plus beau cadeau se fût finalement ce voyage, cette aventure, ces rencontres, ces paysages inoubliables et tous ces précieux moments passés ensemble.

Le Capitaine la serra contre lui et pleura cette fois de bonheur.

FIN
Voici ce que pourrait être le récit ordinaire d’une de ces journées extraordinaires.

Écrit par notre merveilleux équipier: Yves!

Romancé bien entendu mais compilé exclusivement à partir de séquences réellement vécues à bord.

8 heures

L’odeur du café qui coule emplit doucement le carré. En voici déjà une seconde qui vient s’y mêler :
celle des crêpes qu’Emmanuelle s’affaire à préparer en silence. Un à un les équipiers émergent de
leurs bannettes respectives et échangent leurs impressions sur la nuit qui se termine, sur ce soleil du
grand sud qui ne se couche jamais vraiment, sur le vent qui a sifflé cette nuit.
Une tête passée par le capot de la descente pour humer l’air du matin, un petit tour sur le pont pour
découvrir le paysage de la veille sous un éclairage nouveau et tout le monde se retrouve autour de la
grande table du carré pour se régaler des crêpes encore fumantes.
Une porte s’ouvre et Christophe apparait, précédé de son inamovible sourire, lançant un chaleureux
« Bonjour tout le monde, bien dormi ? » Son café a lui attendra peut-être un peu ; état des batteries,
force et direction du vent, aspect du ciel, position du bateau dans le mouillage sont des questions
prioritaires.
Assis parmi ses équipiers, il annonce : Etape du jour = DORIAN COVE, à 60 milles d’ici, plein sud. On
part à 9 heures.

DORIAN COVE ???? Cove en anglais, ça signifie crique, anse, vallon, non ? On imagine quelque
chose de miniature, un peu secret, bien protégé. Les francophones ont envie d’entendre alcôve, pour
aller y protéger le bateau.
WIKIPEDIA nous apprendra qu’à cet endroit, dans l’archipel PALMER, découvert par CHARCOT en
1903, à qui il a donné le nom d’un député français, a été implantée une ancienne base argentine. Les
occupants sont partis en 1995 mais ont laissé les bâtiments en l’état, pour l’intérêt historique et à
titre d’équipement de refuge pour quiconque serait en difficulté à cet endroit-là.
WIKIPEDIA donnera surtout la latitude : 64°49
Bigre !
Pour ceux qui, comme moi, ont eu une enfance bercée par les Moitessier, Van God, Janichon et
autres, nous avons lu que si l’on parle de 40è rugissants, de 50è hurlants on parle de 60è solitaires.
Ces pages-là étaient effrayantes dans les récits de ces marins d’exception. Elles nous faisaient peur.
On les parcourait rapidement pour revenir dès que possible à des contrées plus clémentes.
On y va aujourd’hui ! Te rends tu compte de l’endroit où nous sommes ?

Non. Probablement pas très bien.
Quel endroit exceptionnel. 64 degrés sud. Pour de vrai. Incroyable.

9 heures

Le moteur est à présent lancé. Emmanuelle et Christophe ont muté en marins concentrés sur la
manœuvre, précis, efficaces, attentifs. Le guindeau relève le mouillage. Christophe accompagne au
moteur. Emmanuelle, de l’avant, lancera, mi sérieuse mi facétieuse « haute et claire capitaine »
quand elle verra apparaitre l’ancre, souvent plus ou moins emmêlée dans d’immenses algues
difficiles à décrocher.
Une fois le bateau dégagé de la proximité immédiate de la cote et calé sur sa route plein sud du jour,
l’équipage s’affaire à envoyer la toile. Une grand-voile hissée à plusieurs (c’est lourd !) et un génois
déroulé prudemment. C’est parti !
Le moteur se tait. Voilà le bateau qui se met à respirer puissamment, à vivre la mer, à assouvir son
insatiable appétit de milles, sans bruit, comme s’il ne voulait pas perturber le bel équilibre qui
l’entoure. Poussé fermement par la puissance de ces grands vents qui n’existent qu’ici.
Chacun prend sa place pour la traversée du jour. Dans le cockpit pour d’intarissables discussions sur
tous les sujets possibles, sur la plage avant pour un moment de rêverie solitaire, à la barre pour
sentir encore mieux vivre le bateau, à l’intérieur pour un moment de repos, ou tout simplement
d’intimité.
Emmanuelle et Christophe ne sont jamais loin, et même quand on ne les voit plus, ils sont encore là.
Chacun vit sa traversée personnelle, active ou contemplative, individuelle ou collective, au travers de
son appareil photos ou, au contraire, sans artifice pour s’’imprégner pleinement de chaque moment.
La petite silhouette du bateau sur l’écran du GPS indique la progression. Le mouillage quitté ne
disparait que lentement dans le sillage tant la visibilité est bonne et la zone de l’arrivée se distingue
déjà au loin.

La journée ne sera qu’un défilement ininterrompu de paysages qui n’existent qu’ici. La montagne
tombe dans la mer. Des sommets recouverts de glace millénaire et de neige étincellent dans le
soleil. L’atmosphère est d’une pureté exceptionnelle et le ciel d’un bleu unique. Chaque relief,
chaque glacier est différent du précédent. L’ensemble est d’une sauvagerie furieuse, terriblement
inhospitalière, mais d’une beauté indescriptible. C’est le désert le plus impitoyable de la planète.
L’homme n’a jamais pu s’établir durablement ici tant les conditions hivernales sont dures.
La végétation non plus n’y parvient pas, à l’exception de quelques modestes mousses et lichens.
Pas un arbre, pas une maison, pas un humain. Pas un bruit non plus.
Mais une faune exceptionnelle : une baleine, accompagnée de son imposant baleineau, satisfait son
énorme appétit de krill, qui prolifère ici. Les manchots, maladroits à terre, laissent ici éclater leurs
prodigieuses qualités de nageurs et de plongeurs, un troupeau d’orques taille sa route au loin, de
nombreux oiseaux vaquent à leurs occupations mi terriennes, mi aquatiques. Ici l’homme respecte
l’animal, qui, du coup, n’en a pas peur.

Une harmonie fabuleuse.
Chacun laisse son esprit vagabonder dans cet environnement d’exception, pleinement conscient qu’il
en ressortira marqué à jamais et qu’il est essentiel de ne pas perdre une seconde du spectacle
fabuleux que la nature lui offre.

13 heures

Le panneau de la descente s’ouvre : « le déjeuner est prêt » lance Emmanuelle, les bras chargés de
bols remplis d’une de ses créations quotidiennes, sorties de son imagination débordante et de son
talent rodé aux conditions particulières de la cuisine à bord du bateau. Chacun se régalera
simultanément du contenu du bol et du paysage qui continue de défiler.
Ou participera à la marche du bateau, suivra la progression sur la carte, assurera quelques taches
ménagères, selon l’envie du moment.

15 heures

Christophe annonce : DORIAN COVE est juste derrière la pointe que l’on voit là-bas devant. L’entrée
est un peu délicate. Il va sans doute falloir attendre que la marée monte. On va aller voir avec
l’annexe. Un moment d’activité pour affaler. Tous les bras disponibles sont bienvenus. L’annexe est
déjà à l’eau.
Le rassurant « doum doum doum » du moteur a pris le relais des voiles.
Effectivement, la passe est étroite et une tête de roche se trouve en plein milieu. Quelques coups de
sonde montrent qu’il manque une quarantaine de centimètres pour pouvoir entrer. Quelques
cailloux repère sont disposés sur la berge et retour au bateau. Une consultation de la table des
marées sur l’IPAD, un petit calcul et Christophe précise « dans ¾ d’heure, ce sera bon »
Quel bonheur d’avoir ¾ d’heure à perdre à cet endroit ! La mer est ici d’huile. Les oiseaux montrent
leur parfaite sérénité. Un skua quitte l’iceberg sur lequel il avait élu domicile pour venir se poser sur
le dôme du radar, curieux de voir des humains. Ce n’est pas tous les jours qu’il a de la visite. Les
baleines poursuivent leur ballet tout autour du bateau, nullement gênées de cette présence
inhabituelle.
Il fait un temps splendide, presque doux. Tout est calme. Le bateau attend, immobile, que la mer
monte.
« On y va » dit Christophe, posant ses jumelles.
Le « doum doum doum » s’accélère doucement. La falaise qui borde la passe s’approche. Vue du
bateau et non plus de l’annexe, la passe est encore plus étroite. La progression se poursuit
centimètre par centimètre. Chacun scrute les rochers au travers de l’eau parfaitement limpide. On
aurait presque envie de sauter, mais elle doit être à 2 ou 3 degrés. Frisquet quand même.
On pourrait maintenant presque effleurer la falaise en tendant simplement le bras.
« Faites attention, ça peut toucher » précise Christophe à ses équipiers qui s’assoient ou agrippent
un hauban, retenant leur souffle.
La tête de roche délicate défile lentement sous le bateau. Sans heurts.

« C’est bon » dit Christophe « il devait y avoir au moins 3 ou 4 centimètres sous la quille »
Facile.
C’est maintenant le mouillage proprement dit. L’ancre plonge dans cet écrin magique, entouré de
neige et de sommets immaculés. Exceptionnel. Unique. Fabuleux. Indescriptible.
Marche arrière.
« C’est pas tendu » lance Emmanuelle depuis l’avant, « toujours pas, ca commence, ca se tend, c’est
tendu, c’est très tendu, c’est très très tendu, c’est tendu comme un string »
Dans le langage du bord, comprendre qu’ on peut donc en rester là avec l’ancre.
« On va porter quatre aussières à terre » demande Christophe.
« Sur les rochers, là, la et là et là il y a un vieux poteau en béton sur lequel on peut se prendre »
Inutile de chercher un quelconque aménagement pour accueillir un bateau.
« Prenez de très gros rochers, on attend 50 nœuds d’Ouest cette nuit »
Bigre : 50 nœuds, ça couche les coiffes des bigoudènes de Saint Guénolé ca Madame.
50 nœuds dans cette minuscule crique, sans rien de prévu pour s’amarrer, les rochers à quelques
dizaines de mètres, seuls au monde sans aucune aide possible.
L’enfer au paradis en quelque sorte, à moins que ce ne soit l’inverse.
OK. Compris. On va les choisir très très très gros, les rochers.
Le bateau se transforme progressivement en araignée attendant sagement au milieu de sa toile que
le vent se lève. Ils peuvent venir les 50 nœuds. Ça ne bougera pas.
La colonie de manchots papou qui vit ici n’a même pas jeté un œil sur cette étrange arrivée. Ils
continuent de jacasser bruyamment, fort occupés à voler les quelques pierres qui font le nid du
voisin pour améliorer le leur. Madame est partie pécher pour nourrir le petit qui se blottit depuis
quelques jours à peine entre les pattes de son père, bien au chaud. Quand elle reviendra, les rôles
s’inverseront. Ce couple, uni pour la vie, ne dispose que d’une période très courte pour donner la vie
dans ces conditions extrêmes. La mortalité juvénile sera très importante. Mais les colonies
prolifèrent, dans une odeur putride que le vent porte jusqu’au bateau.
Quelle adaptation fabuleuse pour ces animaux fascinants.
« Qui veut aller à terre ? » Tout le monde bien sûr. Débarquement en annexe et curieuse sensation
de marcher sur un sol qui ne bouge plus après la journée de mer.
Les manchots se détournent à peine, C’est à nous de les éviter et de garder nos distances. Ici, c’est
l’homme qui est porteur des maladies.
Un phoque endormi au soleil sur un rocher ouvre un œil nonchalant à notre passage avant de se
rendormir dans un souffle bienheureux. Quelle nature sereine.
Petite marche jusqu’aux bâtiments. La congélation hivernale aide sans doute à conserver ces
baraques en bois en état correct. Les argentins, partis depuis plus de 20 ans, en ont peint une en
orange. Elément de sécurité naturellement.

« C’est ouvert ? « Bien sûr que c’est ouvert.
La porte grince doucement et découvre un intérieur presque cosy. La cuisine, les sanitaires, les
chambres, la salle à manger, une pièce de travail.
Quelques photos d’aviateurs argentins sont encadrées aux murs. Chapeau les gars, d’être venus
travailler ici.
Le général untel, moustache, casquette et décorations bien en vue a naturellement droit à sa plaque
également.
Quelques cartes, documents administratifs divers et, surtout, une cambuse encore très garnie
donnent l’impression que les occupants sont partis hier et vont revenir d’un moment à l’autre.
Impression étrange. La vie et la mort se tutoient ici.
La ballade vers les manchots se prolonge un peu. Beaucoup. Longtemps. C’est si beau. Ces animaux
heureux sont tellement attachants.

19 heures

Retour au bateau.

« Je vous ai préparé un pisco sour en apéritif pour fêter cette belle journée de navigation ».
Et dans les règles de l’art sud-américain s’il vous plait. Aucun détail de la préparation ne sera négligé.
Mais un seul verre du breuvage en question sera plus raisonnable.
Il y a toujours quelque chose à fêter à bord du bateau !
« Et en diner, je vous propose… » chaque jour une création différente, toujours avec des produits
frais, soignée, créative, élégante, et parfaitement réalisée.
Avec beaucoup de patience, il est parfois possible d’obtenir l’autorisation de s’approcher de la
cuisine pour aider à la préparation, si on le souhaite !
« Et pour accompagner le plat, que diriez-vous d’un carmenere chilien ? » demande Christophe.
Comme il vous proposerait un verre d’eau.
Alors qu’il sort de dessous sa couchette un cépage qui ferait transpirer un sommelier professionnel à
son examen final.
Décidément, l’enfer s’invite dans le carré du bateau ce soir. Comme tous les soirs d’ailleurs.
Le diner sera animé, improbable, surprenant, mais toujours chaleureux et souriant. Bien malin celui
qui pourrait en deviner les thèmes de conversation à l’avance. Souvent la mer, la voile et les bateaux
quand même !
Souvent, des beaux moments d’émotion aussi. Pour toutes sortes de raisons.
Chacun y vient avec son parcours, sa personnalité, son histoire, sa motivation par rapport au voyage
en cours, son expérience, ou pas, de la mer et des bateaux, sa fatigue ou sa forme du jour.
Quelquefois, un jeu pourra prolonger la soirée.
D’autres jours chacun entrera dans la solitude de la lecture du livre apporté, qu’il partagera, ou pas,
le lendemain, avec ses compagnons. Beaucoup se confieront à leur carnet de voyages, qui

consignera, pour certains, des informations objectives et factuelles sur l’étape du jour, la navigation,
le nom des lieux, les distances, etc…
Pour d’autres, ce sera plutôt un recueil tout à fait subjectif d’émotions et d’impressions.
Ce sera aussi parfois au travers de photos prises, ou de pinceaux qui permettront de fixer une image
sur une aquarelle.

Le vent annoncé arrive. Le grément commence à siffler. Les mouvements du bateau, qui
tire sur ses amarres, se font plus sensibles.
La colère des éléments se met en place.
Qu’importe, il fait doux et chaud dans la couchette. Le bateau ne bougera pas. Il en a vu d’autres. La
nuit sera bonne.
Et les manchots jacassent toujours devant ce soleil qui ne se couche décidément jamais.