De l’Antarctique à l’Arctique, du 51 pieds au 68 pieds.
Article écrit par Emmanuelle pour le magazine Québec Yachting Vol.49

Vous l’avez peut-être lu dans le dernier numéro de Québec Yachting : je suis devenue équipière sur un voilier de croisière au Cap Horn sans aucune expérience… et avec le mal de mer, en prime.
Les épreuves ont été nombreuses, mais les récompenses de vivre au bout du monde, sur un bateau, ont toujours été à la hauteur de mes peines.
À ma troisième saison à bord du voilier Venus, en Patagonie et en Antarctique, je commençais à vraiment me sentir à ma place — chez moi. Ça devenait presque trop facile d’amarrer le bateau avec six bouts attachés aux arbres et de changer de voiles en prenant des paquets de mer toutes les deux minutes. Faut croire que je manquais de défis, car lors de notre voyage en Antarctique en décembre 2016, j’ai eu un mal de mer particulièrement coriace ; un doute planait dans ma tête… J’ai finalement traversé deux fois le Drake enceinte, puis remonter les canaux de Patagonie et traverser le Pacifique jusqu’à Tahiti, pour arriver à destination à plus de sept mois de grossesse !
Et dans cet itinéraire déjà bien chargé en émotions, nous avons vécu notre pire tempête à ce jour (et espérons que ça le restera) dans le Golfe des Peines, au Chili : fonds qui remontent abruptement, vents d’abord du nord puis du sud jusqu’à 70 nœuds, mer déchaînée — et le mot est faible. Les vagues, de véritables murs d’écume, montaient jusqu’à la moitié du mât ! Christophe, mon capitaine, tenait la barre pendant que je vomissais mes tripes pendant plus de 15 heures. Une vague particulièrement mauvaise nous a même couchés : mât dans l’eau, capote arrachée, drosse du gouvernail rompue. On l’a échappé belle, mais je n’ai jamais eu peur : j’avais confiance en notre bateau, et surtout en mon précieux capitaine.
Le bébé, bien accroché, est né à Tahiti quelques mois plus tard. À peine avait-il pointé le bout de son nez que Christophe trouvait déjà mille raisons de changer de bateau. Il fallait évidemment plus grand… pour un bébé qui faisait 50 centimètres à peine.



Et pourquoi pas un gros chantier ?
En quelques jours de recherche, Christophe était tombé amoureux d’un Garcia 68 : ce bateau correspondait exactement à nos attentes communes.
Bonne ou mauvaise nouvelle : ce voilier, LifeSong, était à Saint-Martin lors du passage du cyclone Irma, qui a dévasté l’île. Événement tragique survenu quelques jours à peine après la naissance de notre petit.
La plupart des gens auraient changé de projet. Pas Christophe. Lui, il y voyait une opportunité unique. Quelques mois plus tard, avec plusieurs valises de 23 kilos et un bébé sous le bras, nous quittions la Polynésie idyllique et notre magnifique Venus pour un voilier démâté, cabossé, magané… Il fallait être sacrément visionnaire !
Quand j’y repense, je me dis qu’on a été fous, voire inconscients — et pourtant, sur le coup, je n’ai jamais douté du succès de ce projet.
À l’époque, Saint-Martin était en ruines ; y faire un chantier aurait été compliqué et hors de prix. Après quelques travaux essentiels (électronique, mouillage, moteur), nous avons quitté le lagon pour Trinidad, sur un bateau sans mât. Avec un bébé de six mois. On flirtait clairement avec l’inconscience… mais on l’a fait.
À la sortie de l’eau à Trinidad, l’équipe du chantier doutait sérieusement de notre capacité à réussir en si peu de temps — et avec un bébé à gérer. Pendant neuf mois, nous avons vécu la plupart du temps à bord, sans gardienne. Heureusement, beaucoup de gens nous ont aidés, de près ou de loin, et neuf mois plus tard (le temps d’une grossesse !), pile dans les délais, nous partions pour le Groenland avec un voilier splendide qui faisait tourner les têtes dans les ports.
Tant de gens ont douté, nous ont dit que c’était impossible… mais impossible n’est pas pour nous.




Re-départ direction le Grand Nord
À peine quittions-nous les Caraïbes que je commençais à me douter que j’étais encore enceinte. Doute confirmé aux Bermudes. Après un chantier épuisant, j’allais devoir gérer un bébé de moins de deux ans pour notre première saison… enceinte ! Heureusement, Pierre, un équipier formidable, nous a épaulés toute la saison et nous a permis de survivre — ou plutôt de vivre pleinement — cette première saison épique avec LifeSong.
Rappelez-vous : je suis avant tout guide. Je devais donc guider en randonnée et en kayak, avec ma grosse bedaine… et souvent en gardant mon petit en même temps ! Pas simple, mais je le referai demain. Sauf peut-être cette sortie de kayak un peu trop sportive : le vent s’est levé, les glaces nous ont encerclé, j’ai dû forcer sur les abdos… et le bébé a cru qu’il devait sortir ! Belle frayeur au milieu de nulle part, perdus dans un fjord groenlandais. Mais non, tout s’est bien terminé, et ma cocotte est née avec dix jours de retard, à notre retour au Canada.
Après cette première saison au Groenland, la pandémie nous a amputé les saisons 2020-2021. Forcés d’improviser, nous avons découvert la Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve et les Açores… vides de touristes ! Et puis, une traversée de l’Atlantique improvisée, avec nos enfants de trois ans et neuf mois.
Et ensuite… comment résumer toutes ces années de découverte de terres sauvages et inconnues du Grand Nord ? Comment vous prouver que si vous y mettez les pieds, la passion du Grand Nord vous obligera à en rêver sans cesse jusqu’à y retourner !
Alors pour vous aider à imaginer ces belles contrées sauvages, voici quelques-uns de mes moments préférés :
- Une sortie de kayak sous le soleil et dans la brume, où l’on entendait les icebergs avant de les voir.
- Prendre le café du matin sur le pont du bateau en observant une ourse polaire et ses deux petits sur la plage.
- Naviguer entre les géants de glace du Groenland et voir la pointe de l’iceberg passer sous le bateau.
- Skier en t-shirt au Svalbard, avec une vue plongeante sur un glacier et sur le minuscule LifeSong en contrebas.
- Faire du kayak avec mon fils entourés de neuf baleines à bosse qui se nourrissaient autour de nous.
- Faire un feu de bois flotté sur une plage perdue du Groenland et voir mes enfants se baigner dans une eau à 7 degrés.
- Assister à un chute de glace spectaculaire qui crée un tsunami éphémère et envoie une décharge d’adrénaline tout aussi spectaculaire.
- Et tellement plus…






Et maintenant ?
Après six saisons sur LifeSong, faut croire qu’on manque encore de challenges… ou que les enfants, du haut de leurs 110 cm, sont encore trop grands et qu’il nous faut changer de bateau ! Et comme nos rêves d’exploration grandissent aussi vite que les enfants, il nous faut un bateau plus grand, mais surtout plus solide, plus adapté. LifeSong² navigue dans nos têtes depuis maintenant deux ans. Et voilà qu’il est bien réel ! Ce magnifique voilier d’expédition de 24 mètres est actuellement en cours d’aménagement par nos soins.
Je vous raconte tous ces détails dans le prochain numéro !

Article original dans le magazine Québec Yachting










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