Nos enfants: Jade et Raphaël sur un glacier au Spitzberg

Enfants de bateau

Grandir sur un voilier « autour du monde »

Mes deux grossesses, je les ai faites en navigation. Nos enfants sont quasiment nés à bord. Et jusqu’à maintenant, leur bateau a toujours été leur maison.

Raphaël a rejoint notre voilier dès sa sortie de la maternité (Polynésie 2017) et Jade a fait sa première navigation à 5 mois (Nouvelle-Écosse 2020).

Ce mode de vie atypique suscite toujours beaucoup de questionnement parfois même de l’incompréhension. Alors laissez-moi vous raconter pourquoi ce mode de vie est extraordinaire et finalement pas si compliqué!

Écrit par Emmanuelle Dumas, maman, guide, professeur, marin, cuisinière et artiste à bord

Une petite carte pour vous situer dans le temps et l’espace depuis que nos enfants nous ont rejoints à bord.


Les questions les plus fréquemment posées sur la vie de nos enfants à bord:

C’est pas un peu inconscient d’être en plein milieu de l’océan enceinte?!

Pour être honnête, peut-être bien que oui. J’ai eu la chance d’avoir de belles grossesses sans complications. Les risques, n’étant jamais vraiment nuls, m’apparaissaient sur le moment tout à fait acceptables. En plus, la pire tempête que l’on ait eue, j’étais enceinte de Raphaël (fin du dernier trimestre). Peut-être ai-je pensé qu’on ne pourrait pas avoir pire… parce qu’après, on a enchaîné sur ma plus longue navigation jusqu’à maintenant Chili-Polynésie (deux fois 14 jours en mer avec une escale à l’île de Pâques). J’ai toujours été assez détendue, être enceinte n’étant pas une maladie, cet état ne m’a pas empêché de continuer à vivre à bord et de profiter de chaque instant !

J’ai quand même dû ajuster ma participation sur le bateau, par exemple monter la grand-voile était un effort beaucoup trop violent au bout de quelques mois. Guider en kayak à plus de 7 mois de grossesse commençait également à devenir trop difficile. Après une sortie particulièrement sportive entre les glaces et le vent, j’ai dû rester assise pendant trois jours à cause des contractions… J’ai donc dû me calmer un peu… ordre du capitaine!

Et les suivies de grossesse?

Quand on a une vie atypique, il faut se rendre à l’évidence que «rentrer dans les cases» est souvent complexe voir parfois impossible. Il faut s’adapter et souvent se confronter à l’inconnu. Pour Raphaël, j’ai donc fait une première échographie au Chili. Nous avons dû accepter d’avoir un suivi plus ou moins standard par exemple: pas de dépistage de la Trisomie 21. Le reste du suivie à été fait en Polynésie à partir du 7ème mois. Sans rentrer dans les détails, accoucher en Polynésie en tant que canadienne fut un des défis administratifs les plus acrobatique (même avec un conjoint français)!

Pour Jade, le suivi s’est fait entre le Québec et le Groenland! L’hôpital de Nuuk a d’ailleurs été exceptionnellement accueillant! Ayant fait preuve d’une grande sagesse, je suis rentrée en avion du Groenland à Montréal (à 8 mois de grossesse) au lieu de revenir en voilier. Je pense qu’il suffit d’écouter son corps pour savoir ce que l’on est capable ou incapable de faire.

C’est pas dangereux en bateau pour des enfants en bas âge?

Tout comme prendre la voiture tous les jours est dangereux ; c’est pour cela qu’il faut attacher sa ceinture, respecter les limites de vitesse, avoir des sièges d’auto… En bateau, c’est la même chose, le principe est de minimiser les risques. Les règles à bord sont importantes et doivent être respectées. Selon moi, l’âge le plus difficile est entre 9 mois et 3 ans ; à ce moment-là, il est plus difficile de faire respecter les consignes. Pour ceux qui ont connu Jade dans cette tranche d’âge… c’était une vraie tornade ! Une surveillance en tout temps était donc de mise. Heureusement, il y a toujours beaucoup de monde à bord pour garder un œil sur l’animal.

-Jade, tu sais, être aventurier c’est un métier à risques!

Raphaël, 7 ans

L’école comment ça se passe? Ça prend combien de temps?

L’école à la maison ou plutôt «l’école au bateau», c’est souvent pour le meilleur et pour le pire. C’est évidemment beaucoup de travail; surtout pour les parents! Dans mon concept, on fait environ une heure et demi par jour tous les jours lorsque possible. On ne fait pas la différence entre les jours de la semaine (d’ailleurs quelle importance ont les jours de la semaine sur un voilier?!?) Ce temps représente le moment assis à table concentré sur des matières comme le français et les mathématiques. Le reste des matières (arts plastiques, sport, musique, anglais, sciences) est pratiqué sans être nécessairement appelé « école » un peu chaque jour. Pourquoi ne pas regarder l’anatomie d’un poisson lors du dépeçage, faire des jeux d’agilité lors de balades à terre, parler anglais tout en cuisinant, faire des calculs tout en faisant l’épicerie… C’est ça l’école de la vie!

Nos enfants ayant commencé la «vraie école» depuis décembre 2024, ça leur change! Huit heures en classe et en plus des devoirs le soir! Mais il y a d’autres avantages: des copains, une autre façon d’apprendre, des jeux d’équipe, etc.

Dans les eux cas, vaut mieux focuser sur les avantages pour être heureux! Et ne pas oublier que les enfants s’adaptent à tout!

Et si les enfants sont malades, vous faite quoi?

Aussi surprenant que cela puisse paraître les enfants sont très peu malades sur le bateau. Même en se baignant dans de l’eau à 5°C, cela ne les rends pas malades car ils croisent peu de microbes! Par contre, bonjour la rentrée à l’école!

Comme n’importe qui d’autres qui serait malade à bord, notre pharmacie est complète et équipée de médicaments pour enfants. Nous pouvons être en contact 24/24h avec un médecin et même dans des territoires reculés l’évacuation d’urgence reste relativement rapide et efficace.

Quelles activités préfèrent-ils faire à bord? Il ne doivent pas avoir beaucoup de jouets?!

Contrairement aux idées préconçues de notre époque de consommation, les enfants n’ont pas besoin de beaucoup de jouets pour être heureux. C’est là que je remarque leur imagination débordante pour jouer sans cesse avec pas grand chose. Leurs meilleurs jeux étant avec des feuilles de papier, des pinces à linges et des couvertures. Avec cela, ils peuvent se créer leur monde et déguisements à l’infini!

Dans le bateau: Lorsque nous sommes à la voile et que le bateau prend une bonne gîte, les enfants adorent mettre des chaussettes aux mains et aux pieds pour glisser tel un toboggan sur le plancher du bateau.

Ils font également beaucoup de bricolage, de Lego, de dessin, d’aquarelle et de cuisine lorsqu’ils sont à bord. De plus, les jeux de société ont une grande place pour partager ensemble et avec nos équipiers des moments de rire et de bonheur! Et l’incontournable « BOOM » quotidienne, spectacle de danse où les acrobaties à travers les aménagements du bateau sont nombreuses!

À terre: ils adorent lancer des cailloux dans l’eau, utiliser leurs arcs et flèches faits maison, jouer avec les trésors de la nature (ossements, roches, bois flottés) et évidemment, glisser lorsqu’il y a encore de la neige!

Sans oublier les feux à terre où ils peuvent faire griller des moules, des saucisses et des guimauves! Et les balades en annexe à zigzaguer entre les glaces.

Et, surtout, c’est de s’avoir l’un l’autre leur plus grande richesse!

Quelle a été la plus grande épreuve pour vous depuis que vous avez les enfants sur le bateau?

Je ne me rappelle pas d’une épreuve en particulier… J’ai tendance à effacer de ma mémoire les mauvais moments; pour ne garder que les bons!

Il y a bien ce moment lorsque j’était enceinte de Jade… Raphaël voulait jouer à la pâte à modeler ou autre activité pas tellement compatible avec la navigation à la voile. On était dans la couchette arrière entourée de coussins pour protéger Raphaël des embardées du bateau. Et moi, je faisais des allers-retours aux toilettes pour vomir. Le mal de mer doublé de la nausée de grossesse rendait la navigation difficile et interminable. Le petit me flattait le dos pour m’encourager et me motiver à continuer nos activités créatives… Maintenant, je n’ai qu’envie d’en rire en y repensant.

Globalement, le plus grand défi est d’être toujours patient, compréhensif et souriant alors que milles choses parcourent notre cerveau. Par exemple: préparer une sortie de kayak en pleine navigation dans la glace tout en équipant les enfants en combinaisons étanches et en pensant sortir le gâteau du four… Notre charge mentale est souvent intense.

Et aussi, la place à bord! Souvent à quatre dans la même cabine; c’est un sacré défi d’organisation! Il faut apprendre à vivre dans un chaos toujours plus ou moins contenu… C’est pour cela qu’on passe bientôt à un plus grand bateau! Plus les enfants grandissent, plus ils ont besoin d’espace.

Et la socialisation?!?!

Encore et toujours cette question. Et bien, pour tous ceux qui pensent que je prive mes enfants de relation sociale, ils seraient les premiers surpris de les rencontrer. Comme il y a toujours de nouveaux visages à bord, ils ont l’habitude de côtoyer nombre de personnes différentes dont des enfants. Ils savent bien s’exprimer, partager leurs connaissances et apprendre de ceux qui viennent sur notre bateau. Ils n’ont effectivement pas l’habitude de grands groupes d’enfants et cela les rends peut-être un peu mal à l’aise. Tout comme moi qui est de plus en plus mal à l’aise dans les foules. C’est une conséquence qui me semble tout a fait acceptable quand on vit loin de tout!

Je peux donc vous assurer que ce choix de vie est loin d’être handicapant. Les enfants de bateau que nous avons côtoyé aux cours des années ont toujours été tellement pétillants, ouvert d’esprit et bienveillants. Vivement qu’on reparte sur notre prochain voilier!

Pour en savoir plus sur les enfants en bateau:

Écouter l’entrevue sur Inspira Podcast (à partir du 30 janvier)

À lire également: Interview avec Raphaël; l’été de mes 5 ans

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3 responses to “Enfants de bateau”

  1. Avatar de Bernard de Ravignan
    Bernard de Ravignan

    Un bel exemple de vie de famille merci Emma et Christophe de nous faire partager votre vie à bord on vous embrasse tous les quatre
    Benny et Jeanne

  2. Avatar de Christine DAMEY
    Christine DAMEY

    Chers Emma et Christophe

    Bravo pour ce texte répondant à des interrogations probablement des uns et des autres…

    Pour commenter mon point de vue en ce domaine, je voudrais dire que je pense avant tout que le choix de votre couple de naviguer autour du monde avec vos enfants est une véritable déclaration d’amour envers eux! Vous leur offrez une richesse d’expériences uniques, des horizons toujours nouveaux véritables splendeurs de la nature et une éducation basée sur l’ouverture au monde.

    Vous partagez avec eux des moments privilégiés, hors du temps, où chaque jour est une aventure qui renforce les liens et construit des souvenirs inoubliables.

    Je reste convaincue que les enfants ont besoin d’amour, de sécurité et avant tout de la présence de leurs parents pour grandir sereinement. Ainsi ils peuvent se sentir écoutés, soutenus, valorisés. Cela les aide à s’épanouir. Plus que tout, ils ont besoin de savoir, comme tout enfant, qu’ils sont aimés, quoi qu’il arrive. Et bien sûr ils le savent!

    Tout cela pour vous dire que je pense que votre choix de vivre en mer avec eux, est juste formidable. En les nourrissant ainsi de vos choix audacieux et de vos rêves partagés avec eux mais aussi avec ceux qui ont eu la chance comme moi, de venir plusieurs fois à votre bord…
    Je les embrasse très fort.
    Gros bisous à vous deux

    1. Avatar de Pauline

      Coucou les amis!!!
      Quel article passionnant!! Vous offrez à vos enfants une vie atypique certes mais tellement enrichissante et merveilleuse, ils ont une chance incroyable de pouvoir vivre ça avec vous 😊
      On espère vous voir bientôt 😉
      Gros bisous 😘

      La famille de Seixas

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