L’arrivée de LifeSong au Groenland


7 heures du matin. 7è jour de mer.

J’ouvre un œil. J’ai du temps devant moi. Je ne prends mon prochain quart de veille qu’à 8 heures. Du temps pour rêvasser un peu à la nuit claire que nous venons de vivre. Depuis deux ou trois jours, il n’y a plus réellement d’obscurité et la course du soleil est devenue très originale. Pas vraiment d’Est en Ouest.

Nous allons arriver aujourd’hui, mais la cote est encore loin. Ce sera pour la mi-journée. Je regarde par le hublot de la cabine : Oui, la brume qui nous accompagne depuis hier soir est encore bien présente. Probablement due à la rencontre de courants chauds et froids dans cette mer du Labrador bien particulière. Cette brume qui nous a proposé une nuit à la fois très douce et ouatée et en même temps un peu inquiétante quand deux icebergs ont surgi successivement à quelques centaines de mètres seulement sur l’avant du bateau, probablement venus de l’immense glacier qui achève son parcours à ce niveau de la côte Ouest du Groenland.

Oui, j’ai du temps. La terre n’apparaitra qu’au tout dernier moment à cause de cette brume.
Quelques instants plus tard, je pénètre dans le carré. Il y règne une atmosphère surexcitée. As-tu vu la côte ? La côte ? Quoi ? Quelle côte ? Ou ça ? J’ai regardé il y a quelques minutes seulement.

C’est le premier cadeau du Groenland. La brume s’est levée tout d’un coup. Incroyable. Et la côte est apparue encore lointaine mais déjà très nette et très haute. Baignée d’un soleil magnifique. La montagne tombe dans la mer, sans transition. Un paysage très minéral, rocheux. Un quasi désert.
Les glaciers et les sommets enneigés étincellent. Au loin, l’inlandsis étale son immense blancheur.
C’est magique. Quelle belle récompense ! Quel beau cadeau de bienvenue nous fait le Groenland ! Le froid des nuits précédentes est immédiatement oublié. Les appareils photo crépitent.
Mais si on commençait plutôt par le début ?

Saint Jean de Terre Neuve :

Le nom à lui seul a un parfum d’aventure. On en parle encore sur les quais de Fécamp ou de Saint Malo. Les photos exposées sur les quais et dans certains quartiers de la ville rappellent, si besoin en est, que, longtemps, des hommes ont travaillé et souffert ici, dans des conditions souvent inhumaines, pour ramener la précieuse morue. Ont parfois péri aussi.
Aujourd’hui, LifeSong a glissé son élégante silhouette noire parmi quelques navires de grande pèche qui naviguent encore ici, mais surtout parmi les cargos, les « supplies » qui accompagnent les plateformes pétrolières et les bateaux qui emmènent les aventuriers d’un jour en excursion pour voir les icebergs défiler le long de la cote et guetter le retour des baleines.
La feuille d’érable flotte fièrement à l’arrière. Quelques pickups bodybuildés s’arrêtent sur le quai pour observer ce visiteur inhabituel. Les têtes des conducteurs se lèvent vers le haut du mat et les paris s’engagent : 20 mètres ? 22 ? Non, encore un peu plus les gars.
Christophe est déjà concentré sur la traversée à venir, rassemblant toutes les informations météo
disponibles.
Il décide d’un départ pour une étape d’une journée seulement, pour laisser passer une colère venue
du cap Farewel.

Ce sera CATALINA, attachant petit port de pêche niché au fond d’une baie bien protégée. Des pécheurs serviables chaleureux et généreux nous y accueillent à bras ouverts. Nous y faisons une cure de crabe, un repas de homard pantagruélique et un plein de morue pour les jours à venir. Vive les circuits courts ! Au centre du village, en face du supermarché, un café/pâtisserie/ restaurant/foyer/ etc , permet un dernier plein d’Internet avant la traversée proprement dite.

1 heure du matin. 2è jour de mer.

Ici, pas encore très loin vers le Nord, la nuit est très noire. Les icebergs de Terre neuve sont derrière. Ceux du Groenland sont encore loin devant. Le vent de ¾ arrière oscille entre 17 et 20 nœuds. La mer est peu formée. Dans ces conditions quasi idéales, LifeSong peut faire la démonstration de toute sa puissance. Il fend la mer avec agilité.
Régulièrement, la crête d’une vague éclate devant l’étrave, faisant jaillir une gerbe d’eau que les feux de route illuminent de rouge et de vert, couleurs fugaces inattendues dans cet univers. La vitesse est régulière, soutenue. L’équipier qui est dehors veille sur le maintien de ce bel équilibre. Moment privilégié que celui d’un quart de nuit solitaire dans ces conditions. LifeSong lui offre ce beau moment de navigation, rien que pour lui. Ce sera leur secret. Moment propice à la rêverie solitaire également.

Comme toujours, Christophe a su éviter les pièges de la mer du Labrador et a finalement conduit LifeSong en douceur à NUUK. Capitale du Groenland.  Grande ville de la côte Ouest mais plus petite capitale du monde ! Un cinquième de la population vit ici (environ 15 000 personnes !) mais on y trouve le tiers des véhicules en circulation dans ce pays. Pour circuler à l’intérieur d’un cercle d’une vingtaine de kilomètres peut être ! Au-delà, il n’y a plus de routes ! Au Groenland, on se déplace en bateau, pas en voiture.
C’est surtout une ville qui vit autour de son port, pour la pèche et le commerce. LifeSong s’y amarre le long de bateaux marqués par les dures conditions qu’ils rencontrent ici, surtout en hiver. La ville passe l’hiver sous la neige et s’anime l’été. Les chantiers de construction et de rénovation s’activent durant cette période. Inuits et Danois y cohabitent sereinement.
LifeSong repartira ensuite pour cinq jours de beaux vagabondages dans les fjords qui débouchent devant NUUK, par lesquels s’échappe un flot ininterrompu d’icebergs venus d’un autre glacier.
Encore l’impression de naviguer en montagne, dans des paysages souvent durs quand ils sont exposés au Nord et très verts quand ils sont au Sud, toujours très vallonnés. Plusieurs petits mouillages à proximité de villages. Un côté un peu Ecosse ou Norvège. Baleines souvent au rendez-vous. Et grand soleil constant, sans nuit.

LifeSong est revenu à NUUK pour préparer sa dernière étape vers ILULLISAT, ou il prendra ses
quartiers d’été en baie de DISKO.

Alors, préfères-tu les eaux froides du Groenland ou les eaux chaudes des Caraïbes d’où tu viens ? J’ai
l’impression que tu aimes bien les deux.

Écrit par Yves Cassin, équipier extraordinaire

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