Une journée à bord…

Voici ce que pourrait être le récit ordinaire d’une de ces journées extraordinaires.

Écrit par notre merveilleux équipier: Yves!

Romancé bien entendu mais compilé exclusivement à partir de séquences réellement vécues à bord.

8 heures

L’odeur du café qui coule emplit doucement le carré. En voici déjà une seconde qui vient s’y mêler :
celle des crêpes qu’Emmanuelle s’affaire à préparer en silence. Un à un les équipiers émergent de
leurs bannettes respectives et échangent leurs impressions sur la nuit qui se termine, sur ce soleil du
grand sud qui ne se couche jamais vraiment, sur le vent qui a sifflé cette nuit.
Une tête passée par le capot de la descente pour humer l’air du matin, un petit tour sur le pont pour
découvrir le paysage de la veille sous un éclairage nouveau et tout le monde se retrouve autour de la
grande table du carré pour se régaler des crêpes encore fumantes.
Une porte s’ouvre et Christophe apparait, précédé de son inamovible sourire, lançant un chaleureux
« Bonjour tout le monde, bien dormi ? » Son café a lui attendra peut-être un peu ; état des batteries,
force et direction du vent, aspect du ciel, position du bateau dans le mouillage sont des questions
prioritaires.
Assis parmi ses équipiers, il annonce : Etape du jour = DORIAN COVE, à 60 milles d’ici, plein sud. On
part à 9 heures.

DORIAN COVE ???? Cove en anglais, ça signifie crique, anse, vallon, non ? On imagine quelque
chose de miniature, un peu secret, bien protégé. Les francophones ont envie d’entendre alcôve, pour
aller y protéger le bateau.
WIKIPEDIA nous apprendra qu’à cet endroit, dans l’archipel PALMER, découvert par CHARCOT en
1903, à qui il a donné le nom d’un député français, a été implantée une ancienne base argentine. Les
occupants sont partis en 1995 mais ont laissé les bâtiments en l’état, pour l’intérêt historique et à
titre d’équipement de refuge pour quiconque serait en difficulté à cet endroit-là.
WIKIPEDIA donnera surtout la latitude : 64°49
Bigre !
Pour ceux qui, comme moi, ont eu une enfance bercée par les Moitessier, Van God, Janichon et
autres, nous avons lu que si l’on parle de 40è rugissants, de 50è hurlants on parle de 60è solitaires.
Ces pages-là étaient effrayantes dans les récits de ces marins d’exception. Elles nous faisaient peur.
On les parcourait rapidement pour revenir dès que possible à des contrées plus clémentes.
On y va aujourd’hui ! Te rends tu compte de l’endroit où nous sommes ?

Non. Probablement pas très bien.
Quel endroit exceptionnel. 64 degrés sud. Pour de vrai. Incroyable.

9 heures

Le moteur est à présent lancé. Emmanuelle et Christophe ont muté en marins concentrés sur la
manœuvre, précis, efficaces, attentifs. Le guindeau relève le mouillage. Christophe accompagne au
moteur. Emmanuelle, de l’avant, lancera, mi sérieuse mi facétieuse « haute et claire capitaine »
quand elle verra apparaitre l’ancre, souvent plus ou moins emmêlée dans d’immenses algues
difficiles à décrocher.
Une fois le bateau dégagé de la proximité immédiate de la cote et calé sur sa route plein sud du jour,
l’équipage s’affaire à envoyer la toile. Une grand-voile hissée à plusieurs (c’est lourd !) et un génois
déroulé prudemment. C’est parti !
Le moteur se tait. Voilà le bateau qui se met à respirer puissamment, à vivre la mer, à assouvir son
insatiable appétit de milles, sans bruit, comme s’il ne voulait pas perturber le bel équilibre qui
l’entoure. Poussé fermement par la puissance de ces grands vents qui n’existent qu’ici.
Chacun prend sa place pour la traversée du jour. Dans le cockpit pour d’intarissables discussions sur
tous les sujets possibles, sur la plage avant pour un moment de rêverie solitaire, à la barre pour
sentir encore mieux vivre le bateau, à l’intérieur pour un moment de repos, ou tout simplement
d’intimité.
Emmanuelle et Christophe ne sont jamais loin, et même quand on ne les voit plus, ils sont encore là.
Chacun vit sa traversée personnelle, active ou contemplative, individuelle ou collective, au travers de
son appareil photos ou, au contraire, sans artifice pour s’’imprégner pleinement de chaque moment.
La petite silhouette du bateau sur l’écran du GPS indique la progression. Le mouillage quitté ne
disparait que lentement dans le sillage tant la visibilité est bonne et la zone de l’arrivée se distingue
déjà au loin.

La journée ne sera qu’un défilement ininterrompu de paysages qui n’existent qu’ici. La montagne
tombe dans la mer. Des sommets recouverts de glace millénaire et de neige étincellent dans le
soleil. L’atmosphère est d’une pureté exceptionnelle et le ciel d’un bleu unique. Chaque relief,
chaque glacier est différent du précédent. L’ensemble est d’une sauvagerie furieuse, terriblement
inhospitalière, mais d’une beauté indescriptible. C’est le désert le plus impitoyable de la planète.
L’homme n’a jamais pu s’établir durablement ici tant les conditions hivernales sont dures.
La végétation non plus n’y parvient pas, à l’exception de quelques modestes mousses et lichens.
Pas un arbre, pas une maison, pas un humain. Pas un bruit non plus.
Mais une faune exceptionnelle : une baleine, accompagnée de son imposant baleineau, satisfait son
énorme appétit de krill, qui prolifère ici. Les manchots, maladroits à terre, laissent ici éclater leurs
prodigieuses qualités de nageurs et de plongeurs, un troupeau d’orques taille sa route au loin, de
nombreux oiseaux vaquent à leurs occupations mi terriennes, mi aquatiques. Ici l’homme respecte
l’animal, qui, du coup, n’en a pas peur.

Une harmonie fabuleuse.
Chacun laisse son esprit vagabonder dans cet environnement d’exception, pleinement conscient qu’il
en ressortira marqué à jamais et qu’il est essentiel de ne pas perdre une seconde du spectacle
fabuleux que la nature lui offre.

13 heures

Le panneau de la descente s’ouvre : « le déjeuner est prêt » lance Emmanuelle, les bras chargés de
bols remplis d’une de ses créations quotidiennes, sorties de son imagination débordante et de son
talent rodé aux conditions particulières de la cuisine à bord du bateau. Chacun se régalera
simultanément du contenu du bol et du paysage qui continue de défiler.
Ou participera à la marche du bateau, suivra la progression sur la carte, assurera quelques taches
ménagères, selon l’envie du moment.

15 heures

Christophe annonce : DORIAN COVE est juste derrière la pointe que l’on voit là-bas devant. L’entrée
est un peu délicate. Il va sans doute falloir attendre que la marée monte. On va aller voir avec
l’annexe. Un moment d’activité pour affaler. Tous les bras disponibles sont bienvenus. L’annexe est
déjà à l’eau.
Le rassurant « doum doum doum » du moteur a pris le relais des voiles.
Effectivement, la passe est étroite et une tête de roche se trouve en plein milieu. Quelques coups de
sonde montrent qu’il manque une quarantaine de centimètres pour pouvoir entrer. Quelques
cailloux repère sont disposés sur la berge et retour au bateau. Une consultation de la table des
marées sur l’IPAD, un petit calcul et Christophe précise « dans ¾ d’heure, ce sera bon »
Quel bonheur d’avoir ¾ d’heure à perdre à cet endroit ! La mer est ici d’huile. Les oiseaux montrent
leur parfaite sérénité. Un skua quitte l’iceberg sur lequel il avait élu domicile pour venir se poser sur
le dôme du radar, curieux de voir des humains. Ce n’est pas tous les jours qu’il a de la visite. Les
baleines poursuivent leur ballet tout autour du bateau, nullement gênées de cette présence
inhabituelle.
Il fait un temps splendide, presque doux. Tout est calme. Le bateau attend, immobile, que la mer
monte.
« On y va » dit Christophe, posant ses jumelles.
Le « doum doum doum » s’accélère doucement. La falaise qui borde la passe s’approche. Vue du
bateau et non plus de l’annexe, la passe est encore plus étroite. La progression se poursuit
centimètre par centimètre. Chacun scrute les rochers au travers de l’eau parfaitement limpide. On
aurait presque envie de sauter, mais elle doit être à 2 ou 3 degrés. Frisquet quand même.
On pourrait maintenant presque effleurer la falaise en tendant simplement le bras.
« Faites attention, ça peut toucher » précise Christophe à ses équipiers qui s’assoient ou agrippent
un hauban, retenant leur souffle.
La tête de roche délicate défile lentement sous le bateau. Sans heurts.

« C’est bon » dit Christophe « il devait y avoir au moins 3 ou 4 centimètres sous la quille »
Facile.
C’est maintenant le mouillage proprement dit. L’ancre plonge dans cet écrin magique, entouré de
neige et de sommets immaculés. Exceptionnel. Unique. Fabuleux. Indescriptible.
Marche arrière.
« C’est pas tendu » lance Emmanuelle depuis l’avant, « toujours pas, ca commence, ca se tend, c’est
tendu, c’est très tendu, c’est très très tendu, c’est tendu comme un string »
Dans le langage du bord, comprendre qu’ on peut donc en rester là avec l’ancre.
« On va porter quatre aussières à terre » demande Christophe.
« Sur les rochers, là, la et là et là il y a un vieux poteau en béton sur lequel on peut se prendre »
Inutile de chercher un quelconque aménagement pour accueillir un bateau.
« Prenez de très gros rochers, on attend 50 nœuds d’Ouest cette nuit »
Bigre : 50 nœuds, ça couche les coiffes des bigoudènes de Saint Guénolé ca Madame.
50 nœuds dans cette minuscule crique, sans rien de prévu pour s’amarrer, les rochers à quelques
dizaines de mètres, seuls au monde sans aucune aide possible.
L’enfer au paradis en quelque sorte, à moins que ce ne soit l’inverse.
OK. Compris. On va les choisir très très très gros, les rochers.
Le bateau se transforme progressivement en araignée attendant sagement au milieu de sa toile que
le vent se lève. Ils peuvent venir les 50 nœuds. Ça ne bougera pas.
La colonie de manchots papou qui vit ici n’a même pas jeté un œil sur cette étrange arrivée. Ils
continuent de jacasser bruyamment, fort occupés à voler les quelques pierres qui font le nid du
voisin pour améliorer le leur. Madame est partie pécher pour nourrir le petit qui se blottit depuis
quelques jours à peine entre les pattes de son père, bien au chaud. Quand elle reviendra, les rôles
s’inverseront. Ce couple, uni pour la vie, ne dispose que d’une période très courte pour donner la vie
dans ces conditions extrêmes. La mortalité juvénile sera très importante. Mais les colonies
prolifèrent, dans une odeur putride que le vent porte jusqu’au bateau.
Quelle adaptation fabuleuse pour ces animaux fascinants.
« Qui veut aller à terre ? » Tout le monde bien sûr. Débarquement en annexe et curieuse sensation
de marcher sur un sol qui ne bouge plus après la journée de mer.
Les manchots se détournent à peine, C’est à nous de les éviter et de garder nos distances. Ici, c’est
l’homme qui est porteur des maladies.
Un phoque endormi au soleil sur un rocher ouvre un œil nonchalant à notre passage avant de se
rendormir dans un souffle bienheureux. Quelle nature sereine.
Petite marche jusqu’aux bâtiments. La congélation hivernale aide sans doute à conserver ces
baraques en bois en état correct. Les argentins, partis depuis plus de 20 ans, en ont peint une en
orange. Elément de sécurité naturellement.

« C’est ouvert ? « Bien sûr que c’est ouvert.
La porte grince doucement et découvre un intérieur presque cosy. La cuisine, les sanitaires, les
chambres, la salle à manger, une pièce de travail.
Quelques photos d’aviateurs argentins sont encadrées aux murs. Chapeau les gars, d’être venus
travailler ici.
Le général untel, moustache, casquette et décorations bien en vue a naturellement droit à sa plaque
également.
Quelques cartes, documents administratifs divers et, surtout, une cambuse encore très garnie
donnent l’impression que les occupants sont partis hier et vont revenir d’un moment à l’autre.
Impression étrange. La vie et la mort se tutoient ici.
La ballade vers les manchots se prolonge un peu. Beaucoup. Longtemps. C’est si beau. Ces animaux
heureux sont tellement attachants.

19 heures

Retour au bateau.

« Je vous ai préparé un pisco sour en apéritif pour fêter cette belle journée de navigation ».
Et dans les règles de l’art sud-américain s’il vous plait. Aucun détail de la préparation ne sera négligé.
Mais un seul verre du breuvage en question sera plus raisonnable.
Il y a toujours quelque chose à fêter à bord du bateau !
« Et en diner, je vous propose… » chaque jour une création différente, toujours avec des produits
frais, soignée, créative, élégante, et parfaitement réalisée.
Avec beaucoup de patience, il est parfois possible d’obtenir l’autorisation de s’approcher de la
cuisine pour aider à la préparation, si on le souhaite !
« Et pour accompagner le plat, que diriez-vous d’un carmenere chilien ? » demande Christophe.
Comme il vous proposerait un verre d’eau.
Alors qu’il sort de dessous sa couchette un cépage qui ferait transpirer un sommelier professionnel à
son examen final.
Décidément, l’enfer s’invite dans le carré du bateau ce soir. Comme tous les soirs d’ailleurs.
Le diner sera animé, improbable, surprenant, mais toujours chaleureux et souriant. Bien malin celui
qui pourrait en deviner les thèmes de conversation à l’avance. Souvent la mer, la voile et les bateaux
quand même !
Souvent, des beaux moments d’émotion aussi. Pour toutes sortes de raisons.
Chacun y vient avec son parcours, sa personnalité, son histoire, sa motivation par rapport au voyage
en cours, son expérience, ou pas, de la mer et des bateaux, sa fatigue ou sa forme du jour.
Quelquefois, un jeu pourra prolonger la soirée.
D’autres jours chacun entrera dans la solitude de la lecture du livre apporté, qu’il partagera, ou pas,
le lendemain, avec ses compagnons. Beaucoup se confieront à leur carnet de voyages, qui

consignera, pour certains, des informations objectives et factuelles sur l’étape du jour, la navigation,
le nom des lieux, les distances, etc…
Pour d’autres, ce sera plutôt un recueil tout à fait subjectif d’émotions et d’impressions.
Ce sera aussi parfois au travers de photos prises, ou de pinceaux qui permettront de fixer une image
sur une aquarelle.

Le vent annoncé arrive. Le grément commence à siffler. Les mouvements du bateau, qui
tire sur ses amarres, se font plus sensibles.
La colère des éléments se met en place.
Qu’importe, il fait doux et chaud dans la couchette. Le bateau ne bougera pas. Il en a vu d’autres. La
nuit sera bonne.
Et les manchots jacassent toujours devant ce soleil qui ne se couche décidément jamais.

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